MOUVEMENT DES GILETS JAUNES

BORDEAUX

ACTE IV


A 15 jours de Noël, le mouvement des gilets jaunes continue. 

Nous sommes le samedi 8 décembre et déjà à l’acte 4.

Je n'ai jamais fait de manifestation, et cette fois ci j'ai voulu voir les choses de l'intérieur.

 

        

 

 

 

Samedi 11h00, 

direction bordeaux pour le rassemblement pacifique des gilets jaunes, le point de rassemblement est sur place de la bourse à 14h.

 

13h00,

voiture garée, je suis accompagné d’une amie venue manifester pacifiquement et nous rejoignons deux de ses amis.

 Nous traversons la place de la comédie où un peloton de la Gendarmerie mobile est présent.

Mon sac a dos comporte tout l'attirail du photographe de manif:

quelques objectifs, un masque a gaz, un masque de ski, une trousse de premiers soins et le casque accroché à l'extérieur du sac.

Ce dernier attire l’attention des gendarmes. 

 

Contrôle des sacs. Cet équipement est interdit mais obligatoire afin de pouvoir couvrir cette manifestation jusqu’a la fin.

 J'argumente sur mon besoin de cette équipement. Après un contrôle d’identité, Ils me laisseront repartir avec.

 

Je les remercie pour leur compréhension.

 

14h00 Place de la Bourse,

les gilets jaunes arrivent. Le départ de la marche va bientôt être donné.

Nous sommes invités à nous mettre à genoux, mains derrière la tête, en soutien aux lycéens de Mantes-La-Jolie.

 

Sous le bruit des pales de l’hélicoptère de la gendarmerie, nous commençons la marche pacifique en direction de la Porte de Bourgogne.

 Les visages présents sont ceux du peuple Français, du plus vieux au plus jeune. 

Les lycéens nous ont rejoints, un peuple en colère mais pacifique inonde désormais les quais.

 

 

 

 

Cours Victor-Hugo, sous les premiers fumigènes, l’hymne de La Marseillaise est chanté.

Nous continuons notre parcours en direction de la place de la République pour ensuite rejoindre la place Gambetta. 

 



Sur la place de la République, une haie d’honneur est faite aux motards de Noël qui distribuent des cadeaux aux enfants de l'hôpital pédiatrique de Pellegrin.

 

Au Palais de justice, à la vue des premiers CRS, le ton monte légèrement de la part des jeunes comme des moins jeunes.

 

 

La marée Jaune continue son parcours en direction de la place Gambetta, puis de la Comédie avant de descendre la rue Sainte Catherine dans une ambiance toujours très pacifique.

 


Rue Sainte Catherine. Les street medics (les soignants des manifs) sont là.

Marqués d’une croix bleue, équipés de protections et de matériel de premier secours, ces derniers sont ceux qui vont chercher les victimes au front afin de prodiguer les premiers soins ou évacuer les victimes jusqu'au pompiers.     

Je tiens à féliciter ces bénévoles pour leur courage, car ils n'hésitent pas à se mettre en danger, quelles que soient les circonstances. 

 

La marche continue, et à mesure que la foule avance, les boutiques ferment leur rideau avec les clients à l’intérieur. La marée jaune avance sous le chant des lycéens qui se trouvent derrière moi. 

Dernière ligne droite avant d’atteindre le point fort de cette manifestation, la place Pey-Berland.

La où se trouve la Mairie de Bordeaux, très bien protégée par les CRS. 

 

Sur le chemin, j’en profite pour discuter et figer quelques portraits.

Certains s’équipent déjà car nous sommes arrivés sur la place Pey-Berland.

 

 

 

 

 

 

15h20 Place Pey-Berland. 

Les premiers tirs de grenades de gaz lacrymogène tombent au sol, je ne suis pas encore équipé, ça pique les yeux.

  

Je m’équipe très rapidement puis me rapproche du front afin de voir, comprendre et analyser la situation.

Sur mon chemin j’entends l’explosion des premières grenades de désencerclement. Sous une pluie de grenades lacrymogène,

je croise une première victime évacuée plus loin par des gilets jaunes, équipés eux aussi du minimum vital, le masque et les lunettes. 

 



Je suis en ligne de front avec d’autres reporters, accroupis derrière un muret nous sommes pris entre deux feux.

Les CRS tentent de disperser la foule par tous les moyens, en face les plus aguerris ripostent en renvoyant les bombes lacrymogènes ou à coup de pavés, de peinture "jaune" et d'artifices.  

 

J’ai changé d’angle de vue, et suis au cô des street medics.

L’affrontement est de plus en plus violent et notre position n’est pas rassurante car nous sommes dans un recoin entre les deux fronts, ils mettent en place un changement de position calculé afin de se déplacer le plus rapidement possible en se protégeant mutuellement. Je profite de la situation pour sortir d’ici avec eux. 

 

Un homme tente une discussion avec les CRS, mais ils ne sont pas là pour discuter. L'affrontement continu.

 

Malgré le masque je commence à ne plus voir grand chose car mes yeux me brûlent, je décide de prendre du recul afin de respirer un air moins nocif dans une ruelle.

Les passants se mêlent aux manifestants dispersés un peu partout a cause du gaz. J’en profite pour discuter avec un Monsieur devant sa porte d'entrée, il comprend les évènements et la situation mais n'est pas rassuré. 

  

Quelques minutes plus tard un cordon de policiers équipés nous bloque en arrière. Je m’insère dans une petite ruelle afin de rejoindre la zone de conflit, cette ruelle est devenue une zone de premiers secours ou l’on amène les victimes afin de les mettre à l’abri.

 

 C’est aussi l’endroit où l’on vient prendre les munitions, le bas de la ruelle est dépavée et la situation ne s’est pas arrangée sur le front. 

 


Un homme qui appelle probablement au calme est là, assis au sol, la tête entre les cuisses, entre les manifestants les moins pacifiques et les CRS.

Au sol les pavés sont de plus en plus nombreux et l’air est irrespirable. Plus tard d’autres personnes le rejoindront.

 

 

 Aux hurlements et slogans "MACRON DÉMISSION" scandés par la foule, viennent s'ajouter le fracas des grenades assourdissantes.

Tous les visages sont anonymes. 

Raquette de tennis au poing afin de renvoyer les lacrymogènes.

Les Street Médics évacuent une victime


Les plus pacifiques ont pris de la distance suite à la tournure des événements.

Les policiers gagnent du terrain et les personnes motivées pour ne rien lâcher trouvent rapidement de quoi combattre, avec des outils trouvés derrière le bardage protégeant les travaux de la cathédrale. 

 

 Un lampadaire halogène tombe du ciel.

C’est maintenant une guérilla urbaine, un feu a été allumé derrière moi et sera alimenté avec tout ce qui se trouve à portée. 

 

Vu de mon coté il y a deux ennemis. La police et les ultras, les casseurs ou des citoyens en colère pris dans le feu de l’action. ll faut être deux fois plus vigilant, les pavés tombent du ciel, les CRS tirent au Flash-Ball.

Cela fait maintenant 1h30 que l’air est irrespirable et que les victimes s’accumulent. Sur le front, il y a des hommes et des femmes et je croise une personne lambda qui me dit que maintenant, il ne faut pas reculer mais affronter et ne rien lâcher, les choses doivent changer !  

 

Tout élément du mobilier urbain sera rapidement arraché du sol avec force et motivation afin de construire un barrage. 

 

Ici une valise est éclatée au sol et un homme qui visiblement ne fait pas parti de ce rassemblement, sans masque ni lunettes, regarde avec attention son contenu.

Le visage sans émotion, il choisit des vêtements comme si il était dans un magasin, alors qu’autour de lui le chaos règne.

Une vison surréaliste ! 

 

Plus loin des gilets jaunes soignent les yeux de ceux qui ne voient plus rien. Je prends un peu de recul, les ambulances sont de plus en plus présentes, la foule de gilets jaunes créera une haie d’honneur afin de laisser les véhicules passer.

Par moment, certaines voitures se retrouvent perdus en plein milieu de cette marée jaune.

 


Ici un distributeur est recouvert de peinture et signé A.C.A.B,

un acronyme utilisé par les militants anticapitalistes qui signifie « All Capitalists Are Bastards ».  

Plus loin un autre sera vandalisé.

 

La nuit tombée n’arrange pas les choses, visibilité nulle, fatigue, un nuage de gaz lacrymogène a envahi le centre ville. Le feu est de plus en plus grand, les fortes détonations de grenades de désencerclement assourdissent.

Un feu d’artifice envoyé par les hommes en gilets jaunes illumine le ciel quelques secondes, les vitres du mobilier urbain sont brisées...

Un hommes pacifiste vient de se prendre un tir de Flash-Ball dans l’abdomen il se tord de douleur.

Un autre est équipé d’un gilet pare-balles militaire afin d'éviter les dommages collatéraux, tout comme sa femme. 

17h45. Les CRS gagnent du terrain et nous ont repoussé de la place en direction du cours Alsace-et-Loraine, l’hélicoptère de la gendarmerie continue son survol. 

 

Les plus pacifistes commencent à partir, d’autres regardent au travers de la vitre du bar dans lequel ils sont. Les plus motivés combattent toujours. Je retrouve mes amis et nous faisons le choix de partir également à notre tour car la situation est de plus en plus dangereuse.

 

 

10 minutes plus tard, alors que nous sommes en train de boire une bière dans une ruelle à quelques rues des évènements, je lis un tweet. "Un hommes s'est fait arracher la main place Pey-berland" exactement là où nous nous trouvions.

 

Le chaos continuera jusqu’à la fin de soirée, des véhicules seront incendiés, une banque saccagée, le Apple store pillé...